Le jeu symboliste (2) : deux remarques sur la mécanique de mobilisation

Admettons que l'on ait construit des symboles dans la partie, ou que chaque participante ait suffisamment activé ses réseaux symboliques importés. Chaque nouveau symbole qui se relie à un réseau est susceptible de permettre de faire intervenir la symbolique dans la partie... oui, mais qu'entend-t-on exactement par "relié" ? Les liens peuvent être forts ou ténus, et ils peuvent être ambigus. 

Les traits spécifiques rendent les liens clairs

Que l'on s'entende : d'après l'article précédent, un symbole est un élément fictionnel précis qui est relié à d'autres choses. Le blason en forme de croix sur le manteau d'un Saint Exécuteur et la croix d'or suspendue sur la façade de son église sont l'une et l'autre des croix, mais sont bien deux symboles distincts, puisque ce sont deux éléments fictionnels différents. Ils sont simplement reliés parce qu'ils représentent tous les deux la même chose.

Et, justement, tous les éléments fictionnels, tous les signes qui pourraient être des symboles sont différents. Dès lors, comment les relie-t-on, jusqu'à quelle niveau de différence peut-on aller sans perdre le lien de vue ? Par exemple, en rappelant comment l'homo erectus a appris à maîtriser le feu, qui lui échappait parfois et pouvait causer des catastrophes, je peux attacher au feu la symbolique de l'outil dangereux. Est-ce que je peux le relier à la voiture, un engin humain puissant mais qui peut causer de graves accidents ? Si je me contente de cadrer une scène où je roule en voiture, l'effet symbolique que j'aimerais déployer est : regardez, ce que fait mon personnage contient un danger et il va peut-être se passer quelque chose de grave. Mais il n'y a pas beaucoup de chances que ça marche vu comme le lien est ténu. 

Pourtant la symbolique peut relier des choses qui sont de nature très différente, comme un feu d'artifice qui zèbre le ciel de lumières étourdissantes et un jet de confettis en papier coloré. Ce qui compte, je crois, c'est qu'un détail sensoriel au minimum forme un lien clair et spécifique. Clair : on doit le distinguer et voir le parallèle facilement ; spécifique : parmi la galaxie des réseaux symboliques que l'on s'est formé, il faut isoler un trait que seuls ont les symboles que l'on veut mobiliser.

Je dis sensoriel pour ne pas dire visuel, mais au fond, tous mes exemples sont des images. Si je veux relier le feu des êtres humains préhistoriques à mon personnage qui conduit une voiture, je pense que j'insisterai sur le mouvement : comme une flamme chaotique qui danse follement, le bolide qu'il conduit vibre, tremble, cahote, perd des boulons, avance en suivant une trajectoire incertaine.

Choisir un trait spécifique et le rendre évident, c'est aussi se donner toute latitude pour interpréter les autres traits en fonction de leur différence. Car relier A et B, ce n'est pas forcément pour dire : A est comme B. Souvent, une nuance se dégage : A est comparable à B, mais voyez comme ils sont différents. Dans l'exemple des feux d'artifice, les deux scènes parlent d'amour, mais le "feu de confettis" de la seconde scène est tellement moins intense que le véritable feu d'artifice de la première ! Cette faiblesse est bien là pour être remarquée : la situation a changé, et les symboles produits par la fiction ont changé en conséquence.

La part d'interprétation qui nous est laissée

Tout cela est bien, mais veut-on toujours rendre claire et univoque la symbolique ? Je pense qu'un plaisir clair de la symbolique en elle-même est de reconnaître et interpréter les symboles. On peut mentionner les liens explicitement, mais je pense que c'est important de laisser les autres joueuses faire d'elles-mêmes le cheminement mental. Dans l'exemple des confettis, une comparaison explicite le rapport avec le jeu d'artifice, mais ce que cela implique est laissé à l'imagination de chacune. Si j'avais plutôt décrit les confettis sous la forme de traînées de couleur qui filent au-dessus de nos têtes, peut-être que j'aurais aussi pu faire de la reconnaissance du symbole un jeu avec les autres. Le genre d'énigme où l'on veut que tout le monde gagne, mais où l'on ne donne quand même la clé qu'en situation d'incompréhension manifeste - en abandonnant l'instant en cours, pour espérer forger la symbolique future. Question d'harmonisation.

Cela me mène à une autre réflexion proche. Si, à la quinzième séance de notre campagne, je montre encore une fois que mon personnage est triste et seul en le faisant regarder le ciel, symbole chargé depuis longtemps et toujours utilisé de cette façon, le résultat va être pauvre. Utiliser dix fois un symbole de la même manière ne mène pas aux mêmes effets symboliques, parce que la répétition finit par appauvrir. Cela devient un gimmick, au mieux. C'est parce que, comme souvent en jeu, une part du plaisir du jeu symboliste provient de l'apprentissage et de la découverte. Si je n'ai aucun cheminement mental à faire, aucune reconnaissance à opérer, je m'ennuie et l'effet est faible.

On touche au plaisir du symbolisme, on avance ! Mais je laisse ça pour un jour suivant ; bientôt, promis, on attaque les raisons de jouer symboliste - ce que cette pratique nous apporte.

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