Poser des questions harmonieuses en OSR

- OK, donc tu avances tout doucement sur la poutre. Les orques en contrebas font l'inventaire de leur butin et ne t'ont pas repéré. Que fais-tu ? 
- Si je me mets juste au-dessus du chef, pour pouvoir lui tirer une flèche à bout portant, est-ce que j'ai un bonus ?
- Oui. Disons +2 au toucher et si tu touches, tu fais les dégâts maximaux. Tu le fais ? 
- Ouais ouais. Je fais 14, ça touche ? 
- De justesse, mais oui : il tombe raide mort. Les autres hurlent et se tournent vers toi, l'air menaçant. Tu fais quoi ? 
L'OSR est une guerre de questions. Pour la meneuse, il n'y a que les variations infinies sur la même question fondamentale : que faites-vous ?. Parfois la nuance choisie est importante : comment vous rendez-vous à Castelgris ? n'est pas la même question que quels préparatifs faites-vous pour votre voyage à Castelgris ?.

Pour les joueuses, il s'agit de poser les meilleures questions, celles qui vont rapporter le plus d'informations, et permettre aux personnages de s'en sortir le mieux possible. C'est là, je pense, que se situe tout l'apprentissage du mode de jeu OSR. Est-ce que le sol a l'air piégé ? est une question de débutante, dont la réponse sera probablement ben, tu sais pas trop, il n'y a rien de spécial qui attire ton attention. Dans ce cas-là, il vaut sûrement mieux chercher les fissures, les dalles proéminentes sur lesquelles il vaut mieux ne pas marcher, d'éventuels orifices de pièges à fléchettes, vérifier qu'au plafond n'est pas fixé un rocher ou une jarre d'acide... voir carrément demander s'il n'y aurait pas les signes du même piège à fosse que celui qu'on a croisé il y a deux salles de cela. Ici, je m'intéresse surtout aux questions posées pour obtenir une information passive, sans faire agir son personnage ; je lance donc de côté est-ce que j'arrive à marcher sur la poutre sans tomber ? où la part de description (c'est possible / ce n'est pas possible de faire ça) est subordonnée à la part d'action (non, et tu te casses la gueule juste devant le chef orque).

Mais ces questions ont aussi un second objectif, elles servent de béquille à la meneuse pour imaginer et fixer tous les éléments qui ne l'avaient pas déjà été. Il y a de bonnes chances que ce piège à fosse ait déjà été prévu - ce serait assez malhonnête de le choisir au dernier moment, en fonction de l'angle mort oublié par le groupe par exemple ! - mais il reste quantité de choses que la meneuse n'a probablement pas prévu et qui peuvent émerger des questions qu'on lui pose. A quoi ressemble le tapis ? Hm, eh bien, il y a ce motif avec deux serpents d'or entremêlés, mais le tapis est vieux et très poussiéreux. Voilà déjà un détail utile pour situer l'âge de ce donjon, et un premier indice sur la nature du boss, Mydras le Seigneur Serpent. En fait, les questions purement descriptives ont bien un rôle performatif, même s'il n'est pas systématique ni forcément clair pour les joueuses.

Là aussi, il y a de meilleures questions que d'autres : celles qui portent sur les vides les plus intéressants à combler, c'est-à-dire pour lesquels la meneuse trouvera le plus de choses à raconter. Les questions trop générales n'aident pas beaucoup. Au lieu de s'enquérir sur le tapis, si une joueuse demande : qu'y a-t-il qui attire mon attention dans la pièce ?, cela n'aide pas beaucoup la meneuse qui doit réfléchir à tout ce qu'elle a déjà décrit pour voir ce qui serait le plus pertinent à détailler. Dans un cas comme celui-ci, j'aurais sûrement tendance à donner le même genre de réponse qu'à est-ce que le sol a l'air piégé ? : je dirais ben, je sais pas trop, ça a l'air d'être un bureau assez lambda, rien qui ne saute aux yeux. Le risque étant de faire croire qu'il n'y a effectivement rien d'intéressant ici, et de mener la joueuse à se désintéresser du bureau. Bien sûr, la notion de "meilleure question" dépend fortement de la table ; par exemple, l'échelle à laquelle se placent les questions diffère selon les personnes. Parfois une meneuse veut entendre est-ce qu'il y a des fissures dans la roche, qui pourraient laisser penser à un piège à fosse ? voir carrément est-ce que les fissures ont l'air de converger autour d'un endroit particulier ? mais une autre se contentera de y a-t-il quelque chose de bizarre à propos du sol ?.

Ces deux remarques convergent vers un point : pour jouer de façon satisfaisante, il me semble nécessaire que la table et la meneuse parviennent à s'accorder. A trouver une harmonie, une façon de fonctionner qui sonne pour les deux. Les joueuses cherchent les bonnes questions, pour que leurs personnages réussissent et pour que la meneuse soit amenée à donner les descriptions les plus utiles ou intéressantes. Mais comment développer cette harmonie, cette entente ? Les joueuses doivent trouver les bonnes questions et la meneuse doit y répondre de façon satisfaisante, mais par quel outil ?

Je crois que jouer longtemps, en campagne par exemple, est le palliatif principalement exploité en OSR. A force, on se règle sur la façon de penser de la meneuse et on essaye de se débrouiller. Mais j'ai l'intuition qu'on pourrait plus rapidement et plus efficacement atteindre cette harmonie avec les bons outils de réflexion pour la table. On gagne à en expliquer l'importance à la table, et à rendre consciente la partie "béquille". Trouver une bonne dynamique est un vaste programme, et je n'ai pas de réponse convaincante pour le moment - d'autant que tout ça entre évidemment en interaction avec les règles et principes de meneuse. Dans l'exemple du tapis, la meneuse utilise les axiomes de son donjon pour inventer un motif qui a du sens. Quand elle ne sait pas quoi dire pour remplir une salle ou une forêt, elle peut faire un jet sur une table aléatoire. 

Voici cependant un premier outil, que je commence à utiliser (sans grand succès pour le moment !) : à la fin de chaque scène, voir de chaque partie, je donne à mes joueuses la question qu'elles auraient dû poser. Il s'agit donc d'une petite fenêtre sur ma façon de penser, ce que je trouve important. Je vais peaufiner un peu cet outil et voir s'il m'est utile ; on en discute à l'occasion. 

Et vous, que faites-vous ? 

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